Petits vagabondages - Venturini &Co

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Petits vagabondages

Dans cet ouvrage de 186 pages, je proposais une soixantaine de chroniques traitant de l'air du temps, sous une forme qui pouvait être sérieuse, drôle, décalée ou même loufoque. Emmenant le lecteur à ma suite, au gré de mes surprises, mes coups de coeur, mais aussi de mes agacements et de mes énervements, pour débusquer les contradictions de notre société, ses futilités, ses mesquineries. Rassurez-vous, je ne cherchais en aucun cas me poser en guide car le premier, je me prends les pieds dans mon propre tapis.
Ce premier livre a été publié en septembre 2007. Les 1000 exemplaires du départ ont tous trouvé preneur ; il a donc disparu des étals.
Ce livre était agrémenté d'illustrations dues au talent d'un infographiste, illustrateur : Lilian Huard.
Pour vous en donner un aperçu, je vous présente quelques chroniques et quelques illustrations.
L'inspiration
Baisse le son
Où courez-vous ?
Quelques extraits :
 
Introduction
 
Depuis toujours, j'aime les mots, leur petite musique, leur phrasé, leur vivacité, leur élégance, les associations multiples qu’ils autorisent. En cela la langue française est magnifique. Un texte bien troussé m'a toujours mis en joie, quel que soit le sujet abordé, même le plus futile. Ce peut être l’article d’un journal quand il est superbement tourné, ce qui devient hélas de plus en plus rare, la fantaisie n’étant plus guère de mise. N'est pas Antoine Blondin qui veut !
Ces mots essaient de traduire mes petits plaisirs, mes clins d'œil, mes agacements, mes énervements, mes lubies peut-être, mes colères parfois ! Un zeste de mauvaise foi n’est pas absent de ces instants de gourmandise scripturale. Si un psychiatre se penche sur mon cas, j’espère qu’il ne parlera pas d’obsession, étant donné les efforts que je fournis pour contrôler mon surmoi.
 
La lettre N
 

Décidément il doit disparaître, ce N symbole du nationalisme exacerbé, de néant sans espoir, de nihilisme destructeur, de nucléaire de la bombe, de négriers de l’esclavage, de nazisme et de ses sinistres sbires, de la négation de l’autre, de nos névroses, de nos naufrages successifs. Pourquoi tant de N ?

Ce sentiment, par une de ces mutations sémantiques parfois surprenantes, a atteint l’espace privé sans pour autant gagner en respectabilité. C’est devenu  un leitmotiv réducteur et confortable : « J’ai la haine », sorte de fourre-tout idéologique pour dire notre mal de vivre, (dans ce cas je préfère le N de nostalgie), sa détestation de l’autre responsable de tous nos malheurs et de tous nos échecs, dans l’espoir que sa disparition solutionne comme par enchantement, toutes nos difficultés.
 
Privé de Jack Daniel's
 
Je n’ai pas l’intention de vous entraîner, tels des paparazzi, à la suite de célébrités qui prennent une importance extrême dès lors qu’on les baptise « people », alors qu’elles n’ont rien de commun avec le peuple ou si elles en viennent, elles l’ont oublié depuis longtemps. L’un de ces personnages est très connu pour ses petites lunettes qui ne lui ont pas permis de voir ce qui allait arriver, sous l’excuse facile de peur panique de l’avion. Sous les effets cumulés de pilules déstressantes et d’alcool, il s’est laissé allé à une partie endiablée de « touche tétons » sur une hôtesse et des joueuses de football de l’équipe d’Algérie. Ce cocktail lui aurait « fait péter les plombs » selon sa propre explication. S’il avait eu à faire à l’équipe sud-africaine de rugby, ses pulsions secrètes seraient restées enfouies dans son subconscient ou alors un placage bien ajusté l’aurait renvoyé sur son siège, sans qu’il soit nécessaire d’aller jusqu’à la mêlée.
Je n’ai ni amour, ni aversion particulière pour ce mal élevé, gendre idéal paraît-il, mais si Air France supprime l’alcool dans ses avions, suite aux frasques de ce goujat, je lui en voudrai à mort. Grand amateur de whisky, j’avoue volontiers le plaisir indicible que j’éprouve à savourer ce précieux liquide, quand je suis dans les airs, dans une légère, très légère ivresse (ivresse des cimes sans doute). Comme je ne pilote pas l’avion, je ne mets la vie de personne en danger.
Ceux qui connaissent mon aversion, (encore une), pour l’armée et ses gradés porteurs de ficelles, vont être surpris par l’hommage que je rends à la grande muette. Malgré mon anti-militarisme primaire, je dois reconnaître que c’est à l’armée que j’ai découvert ce sublime nectar mordoré qui enchante depuis mes papilles : le whisky. Pour cela, je lui garde une reconnaissance toute relative cependant. Attention, il s’agit d’un plaisir esthétique presque métaphysique, véritable communion fraternelle dès lors que nous sommes plusieurs autour de la dive bouteille. Il n’est pas question d’un biberonnage  solitaire, ce serait indigne. Cette jouissance pour être complète, se doit d’être modérée et suffisamment rare pour susciter le désir.
 
Baisse le son
L’exemple le plus fameux est sans conteste Céline, la reine des paillettes, celles de ses spectacles de Las Vegas ou celles plus ou moins refroidies mais néanmoins actives de son mentor. Quand elle chante à tue-tête, je la sens épouvantée, en danger, les yeux révulsés, la bouche ouverte plus qu’il n’est raisonnable, la glotte déployée, la veine palpitante, presque au bord de l’apoplexie comme si elle vivait un film d’horreur en tant qu’actrice principale. Puis soudain, tout se calme, un sourire, pas la moindre goutte de sueur au front, aucune mèche rebelle : l’ouragan est passé, la chanson est terminée, la bombe glacée est désamorcée !
 
Mon médecin traitant
Et oui comme tout le monde j’ai un médecin traitant. Quel terme horrible ; pourquoi ne serait-il pas plutôt bien traitant, rechapant le moindre patient usé jusqu’à la corde ? Et s’il était maltraitant, tailleur patenté de costumes en sapin ? Quand je lui confie mon corps tordu pour qu’il le redresse avec le zèle d’un inspecteur des impôts introverti courant après sa prime, peut-être est-ce le cas ? Je ne le sais pourtant pas adepte d’un certain divin marquis.
Comment est-il devenu mon médecin traitant ? Nous nous sommes pacsés, devant madame Sécurité Sociale, depuis plus d’un an, pour le meilleur : moi pour mériter une belle petite carte verte, synonyme de gratuité, lui pour bénéficier de la générosité de la dite dame, très sociale en effet, et pour le pire parfois, car toutes ses annonces ne sont pas angéliques. Comme il fait partie des Amis de Montaigne, je ne dirai pas « parce que c’était lui, parce que c’était moi», cela ferait trop prétentieux et même béotien. Convenez avec moi qu’il pourrait avoir de plus mauvaises fréquentations.  
 
A mort les séniors, vivent les vieux
Le vieux qui se croit jeune n’est pas si éloigné que ça du fou qui se croit immortel. Cette maxime d’un vieux sage antique se vérifie de jour en jour. Quoi de plus ridicule que ces mamies pomponnées, superoxydées et « minijupées », se tortillant sur des talons interminables ou leurs pendants masculins (de moins en moins pendant, merci le viagra) s’escrimant à rentrer leur brioche et à se teindre le moindre cheveu blanc. La télévision, prompte à se jeter sur tout ce qui flatte les ego, a lancé un ridicule concours de super mamies. A quand un jeu, pour les papis centenaires les moins énurétiques de leur maison de retraite ? Faut-il leur jeter leur âge à la figure ? Je ne le pense pas car ils sont bien de leur temps : la décrépitude, la mort ne devraient pas exister ou sont une aberration de la nature qui ne peut toucher que les autres.
Parfois, dans un moment de blues, on se laisse aller, comme un personnage du film « Marius et Jeannette » à dire « Les vieux, faudrait les tuer à la naissance ». Mais bien vite la vie reprend pleinement ses droits et on se dit que la vieillesse ne nous rattrapera jamais. On se refuse à être vieux, âgé, ancien, ancêtre, sénior, croulant, aîné (rural ou non), du troisième âge et que sais-je encore. On ne tardera pas à proposer un nouveau vocable encore plus correct et encore plus « cache-vieillesse ». Caton l’ancien (tout un programme !), avait une vision plus optimiste : « Il faut devenir vieux de bonne heure pour rester vieux longtemps ». Dans un éclair de lucidité on se surprend à dire : « A bas les séniors, vivent les vieux », et le plus longtemps possible.
 
Génération « désorthographiée »
Il faut entrer dans la culture, dans le plaisir du mot bien choisi. Sous les auspices de nombreux auteurs passés depuis par l’hospice, je vous emmène pour une balade en écoutant une ballade de Villon que tout élève sensé est censé connaître. Certains me diront : « tu me la bailles belle », en bayant aux corneilles, quitte à me faire bâiller. Je défie le plus intelligent des correcteurs orthographiques de s’y retrouver. Vous le voyez bien au-delà du mot écrit, il y a du sens et du plaisir.
 
Les vaches folles
Si je voulais rester léger, encore faudrait-il que j’en eusse le pouvoir, je ferais muter, tel un nouveau docteur Mabuse, les gènes du dicton « Plus on est de fous, plus on rit » vers « Plus on a de vaches folles, plus on a de vaches qui rient ». Ce n’est pas parce qu’il s’agit d’un sujet sérieux, qu’il faut en faire tout un fromage.
 
Le vague à l'âme
Comment mieux traduire cet équilibre instable entre ce que nous désirons sans trop l’espérer, sinon le désir ne serait plus, et notre quotidien rempli de tant de vides, (ne critiquez pas ce nouvel oxymore, je l’aime bien !). On se sent vulnérable avec délectation, mais attention, il n’est pas question de tomber du mauvais côté, de s’enfoncer dans des sentiers dangereux qui nous conduisent directement sur les divans des disciples de Freud que je vous déconseille totalement. Ce « vague à l’âme » ne doit pas faire trop de vagues dans notre vie, il doit plutôt être un excitant pour nous relancer dans l’action.
Il faut lui conserver ce petit côté paresse, de légère, très légère détresse mais qu’on s’empresse, non sans ivresse, de laisser derrière soi
 
Le voyage organisé
Après un bref arrêt café-toilettes, la culture montre furtivement son nez, avec la visite de la cathédrale. C’est une véritable procession qui se met en marche, escaladant une pente déraisonnable au gré de beaucoup. On ne peut parler de course de vitesse. En tête, la gente trotte-menue des femmes seules, avec en première ligne une institutrice retraitée qui essaiera vainement de faire partager son savoir à des voisines très peu réceptives. En deuxième ligne, les femmes mariées que leurs époux suivent en maugréant, les mains derrière le dos pour marquer une mauvaise humeur digne de mécréants. Un veuf de fraîche date, hésite entre ces groupes, peut-être sera-t-il bientôt temps de se remettre en chasse. Pendant que le groupe pénètre dans les saints lieux, deux vieux agnostiques s’installent à la terrasse d’un bistrot pour siffler un verre de blanc, meilleur que le vin de messe soutient l’un d’eux qui n’y a pourtant jamais goûté.
 
La beauté intérieure.
 
 
Une fois encore, cette formule est l’illustration parfaite de l’hypocrisie dont se nourrit notre société et nous atteignons là des sommets himalayens. Tous, même si nous nous en défendons, partageons insidieusement cette vision, sans nous l’avouer bien entendu.
 
Ils sont bien oubliés les enseignements de Platon pour qui la beauté de l’âme transcendait celle du corps, rejoignant l’invocation de son maître, Socrate : « O Pan ! Et vous divinités de ces ondes, donnez-moi la beauté intérieure de l’âme ». Le jugement moderne sur une personne ne repose pas en tout premier lieu sur ses qualités, son intelligence, sa grandeur d’âme ou sur un quelconque critère scientifique, mais sur son enveloppe charnelle, selon qu’elle réponde ou non à des critères esthétiques imposés, quoique discutables, qui ont force de loi. Nous sommes abreuvés à longueur de journée de publicités qui nous rappellent cette vérité incontournable, si jamais nous l’avions oubliée. Bizarrement, je n’ai jamais croisé dans la rue, les modèles montrés comme la norme. Je manque sans doute de chance ou je ne suis pas invité dans les bons endroits.
 
Mademoiselle votre disgrâce n’est qu’apparente, certes, mais vous êtes pétrie de qualités, bardée de diplômes, (par hasard, un terme identique est employé en charcuterie), remarquable en un mot. Toutes vos qualités transcendent votre laideur. Arrêtons là le mensonge ! Qui ose croire encore un tel discours ? Philippe Geluck nous accompagne malicieusement dans notre mauvaise foi : « Pour l’homme invisible, c’est surtout la beauté intérieure qui compte ».
 
On stigmatise les patrons pour se dédouaner, mais nous nous comportons de la même façon. Quand nous sommes entre hommes, à la terrasse d’un bar, étant donné que nous faisons partie des gens sérieux, nous ne sifflons pas les beautés de passage, c’est trop vulgaire, mais nous leur jetons un regard aussi intéressé que discret. Si une personne plus terne passe devant nos yeux, elle provoque à peine un haussement de sourcil dédaigneux. A la caisse d’un supermarché, si par le plus grand des hasards, plusieurs caisses sont libres, (hypothèse d’école bien sûr, car cela n’arrive jamais) nous allons évidemment nous précipiter vers la caissière dont le corsage peine à contenir des glandes mammaires surdimensionnées dans l’espérance d’une improbable maternité. Ah bon vous ne me croyez pas ! C’est vrai que l’attente paraît moins longue lorsque l’on peut échanger quelques propos anodins avec une belle blonde même non poitrinaire.
 
 
A toute règle il existe des exceptions : une personne  défavorisée par la nature (quel euphémisme), mais dont les biens sont incommensurables, retrouve soudain un prestige inespéré. Comme tout le monde ne peut devenir milliardaire, autant se jeter à corps perdu dans la philosophie ou réaliser un bon ravalement de façade, comme c’est l’apparence qui compte, la société nous rouvrira peut-être les bras. Et la tête dans tout cela, il faudra bien qu’elle suive ! Le philosophe Hume a bien résumé ce phénomène : « La beauté n’est pas une qualité inhérente aux choses elles-mêmes, mais elle existe seulement dans l’esprit qui le contemple », c’est donc bien de l’imaginaire.
 
Le temps est un des facteurs inexorables de nivellement par le bas, quant à la beauté. D’ici quelques années, les modèles en premières pages des magazines seront rétrogradés en pages intérieures avant d’être oubliés définitivement, mais peut-on demander à une jeune fille de compter sur le temps pour résoudre ses problèmes d’aujourd’hui. Cela ne sera plus vrai très longtemps, les Suisses toujours en avance d’une idée, viennent de créer un concours « Miss Maison de retraite ». Il faudra encore patienter un peu. Et moi qui croyais à la véracité de ce proverbe allemand : « Trois choses sont fugitives : l’écho, l’arc-en-ciel et la beauté des femmes »
 
Une dernière solution désespérée, le tchador, mais je vous ai déjà fait part de ma profonde hostilité à ce bout de tissu, pour ne pas me déjuger aussi rapidement.
 
 
 
L'air du temps
Tout au long de cette pérégrination, je vous ai proposé de humer l’air du temps avec tout ce qu’il a de futile, de versatile, d’infantile souvent, de subtil parfois, n’est-il pas ? Se laisser griser par cet air quand on fréquente les cimes,  décoller sous son souffle, rien de plus agréable en effet. Je vous conseille un peu plus de prudence dès lors qu’il s’agit de se laisser porter, paresseusement, par l’air du temps. Une des propriétés du temps est de filer entre les doigts et je n’ai pas de remèdes ni de rustines à vous proposer pour en stopper la fuite inéluctable. L’air lui-même est impalpable, insaisissable, et son association avec le temps ne fait qu’ajouter à ce sentiment de transparence, d’immatérialité et d’impuissance.
Le voyage organisé
Du vent dans les voiles
Mou de la fesse
Créé avec WebSite X5
Conception
  JL Loiret

    Editions
Venturini & Co

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